Pas une journée ne se passe désormais sans que mon flux d’actualité Facebook ne m’affiche des compte-rendus de course publiés avec ces images d’application contenant un selfie de meuf en collant fluo et le fait que cette nana ait parcouru ses 5 km quotidiens en moins de 30 minutes.

Mes copines veulent s’inscrire en groupe à la “Muddy Angel”, à la machine à café, mes collègues me parlent de fractionné et mes anciennes amies de la déglingue parisienne ont remplacé les soirées au Batofar par des sorties “Conquer your day”.

Un sport de bonhomme

Jusqu’à il y a quatre-cinq ans, la course à pied, c’était mon truc de warrior à moi.

Blasés des bassins de natation, mon corps et moi étions habitués à fournir de longs et chiants efforts d’endurance en échange d’une bonne dose d’endorphine. En arrivant dans la grande ville, la surpopulation des piscines municipales et l’incroyable parc à quelques pas de chez moi ont fait le reste : j’ai acheté une paire de baskets (blanches et immondes car en 42 fillettes il fallait les acheter au rayon homme) et je me suis mise à remplacer les longueurs de carrelages fissurés par des tours de parc.

À l’époque, la course à pieds c’était surtout une histoire d’hommes, je dirais même : surtout une histoire d’hommes de plus de 45 ans…

J’étais la première à me plaindre du machisme ambiant (on en parle, des mecs qui voient une nana les doubler dans le coin de l’oeil et qui se mettent à accélérer subitement…. pour s’arrêter à la sortie suivante du parc et faire des étirements façon “Ouh, j’ai bien couru moi !” ?) ; du manque de filles dans ce sport ; du manque d’équipements pour les filles dans ce sport…

Un sport de maso

Je me suis inscrite à des courses, j’ai bouclé plusieurs 10 km puis un semi-marathon et je crois que cela reste un des plus beaux jours de ma vie car j’étais hyper fière de moi même si tout le monde me prenait pour une zinzin. Parce que les gens normaux d’il y a 10 ans n’aimaient pas la course à pied ! Ils gardaient tous du stress post-traumatique des séances d’EPS du collège et des interminables tours de stade avec des points de côté. Et surtout parce que la course à pied c’est pas ludique, c’est un vrai truc de maso.

 

Collants fluo et #instarun

J’ai bien vu arriver la montée en force du phénomène. Tout d’abord, via les réseaux sociaux : les blogueuses mode sont devenues des blogueuses fitness en collants imprimés, les blogueuses food des blogueuses #healthyfood.

Si en 2010 il était important d’alimenter votre flux d’actualités Facebook de selfies alcoolisés et de mètres de shooters alignés pour montrer à quel point vous aviez une vie sociale folle et riche, en 2017, il devient nécessaire de poster des photos de vos pieds chaussés en Boost ou Pegasus en inscrivant bien le nombre de km parcourus et le temps au km (attention, important ça, le temps au km…) #instarun…

Courses conceptuelles et revanche d’ex-bouboules

Puis ont déboulé de nouvelles courses : toujours plus nombreuses, avec des dossards dont les prix sont toujours plus chers et les concepts toujours plus… hmm… conceptuels : des courses où on te jette de la poudre colorée dans la tronche (mais ça fait super cool en photo), des courses habillés en fluo où on te passe de la techno dans les oreilles pendant que tu cours (5 kilomètres hein, faudrait pas se blesser non plus…), des courses déguisés en personnage Disney dans le parc d’attraction de la franchise, des courses “rien que pour les filles” (je déteste ce concept. Imaginez deux secondes que quelqu’un organise une course “rien que pour les hommes”. Ouuuuh, pas bien ! Macho !)… Sans compter les pièges à pigeons, courses “soient disant” caritatives où finalement 1 euro sur les 25 de l’inscription seront reversés à l’association en question (pitié, renseignez-vous avant de vous inscrire sur ce genre d’évènements ! Préférez courir en bas de chez vous avec vos potes et faire un don de 25 euros à l’association en question, ce sera plus efficace !).

Avec ces courses, le running devient enfin ludique et les formats “courts” permettent au plus grand nombre – même ceux qui étaient si mauvais en EPS qu’ils étaient toujours choisis en dernier dans les équipes (souvent surnommés “bouboule”) – de connaitre aux aussi le bonheur de franchir une ligne d’arrivée et de recevoir une médaille à publier sur Facebook pour que tous les anciens copains de collège puissent constater.

Phénomène de mode ou de société ?

Je pense que les réseaux sociaux ne sont finalement que le reflet de notre société. Une société dans laquelle il faudrait cumuler carrière épatante, famille modèle et corps labellisé #nopainnogain.

Et dès lors qu’il faut que vous travailliez 12 heures par jour pour espérer décrocher le poste de consultant de vos rêves avant de faire réviser le programme de chinois et de physique quantique de votre petit dernier – forcément précoce – avant de cuisiner végan-bio-local pour toute la famille ; il est fort à parier qu’il ne vous restera que le temps d’enfiler rapidement vos baskets pour un run express en bas de chez vous mais néanmoins instagramable.

Parce que le running c’est exactement ça : un sport simple (courir c’est comme marcher mais en plus rapide), accessible (une paire de baskets entrée de gamme et hop, à fond la forme !) et praticable partout ; un sport qui ne requiert pas forcément d’avoir une technique particulière (mettre un pied devant l’autre). Efficacité et instantanéité et, ça ne vous rappelle rien ?

Quel sera le prochain sport phénomène de mode ?

Personnellement, je garde l’objectif ultime d’aller au bout d’un marathon une fois dans ma vie. Mais à force d’enchaîner les blessures pendant que mon flux Instragram m’innondait des médailles des autres, j’ai commencé à ressentir de la frustration avec la course à pied et d’avoir envie d’aller vers autre chose. Au final j’ai mis à contribution mes années de natation et mes grosses balades à vélo du week-end pour m’entraîner dans les trois disciplines et boucler mon premier triathlon l’été dernier. Un truc de malade qui restera là aussi un souvenir inoubliable : celui d’aller au bout du bout de mes capacités pour terminer… dans les 10 derniers de ma catégorie. Frustrant mais le niveau était vraiment élevé (le seul vélo-pas-de-course du parc à vélos était le mien !…). Je retenterai la même épreuve cette année pour voir si je peux m’améliorer. Mais oh, il paraît qu’une blogueuse bien connue dans la course à pied a reçu un vélo de course pour Noël… et merde !

Sinon, le crossfit, cette discipline de gladiateurs modernes monte en puissance également (le nombre de “box” (=salles) dédiées à ce sport a explosé en France l’année dernière.

Plus vite, plus haut, plus fort… plus maso  ?